UNE VILLEGIATURE IMPERIALE

EN PAYS DE CAUX

par Albert PERQUER

 

(Ce texte d'Albert Perquer, propriétaire du château de Sassetot et qui l'a loué pour le séjour de Sissi en 1875, a été publié et donc probablement écrit en 1897, soit 22 ans plus tard. Il constitue cependant un document même si le style en est tarabiscoté et pédant à souhait. De plus, la vérité historique est loin d'être respectée, notamment il semble maintenant admis par les historiens que contrairement à ce qu'il écrit, l'empereur n'est pas venu à Sassetot. Ce texte, maintenant introuvable, nous a été aimablement communiqué par François Sanson.)

C'était en 1875, l'impératrice-reine d'Autriche-Hongrie, d'humeur un peu sombre, comme si les destinées de l'avenir lui fussent dès ce temps révélées, tourmentée d'un besoin d'activité physique, cherchant peut-être encore un dérivatif à quelqu'un de ces petits ennuis, auxquels, fût-elle fée, la plus élégante des souveraines ne saurait échapper, pour peu qu'elle soit l'épouse d'un prince chevaleresque, beau, séduisant, comme le fut François-Joseph, la très gracieuse Elizabeth, dis-je, voulut goûter de solitude, vivre trois mois durant complètement à sa guise, et, sans rompre absolument avec ses habitudes, s'affranchir des servitudes du régime assez féodal en vigueur à la cour d'Autriche.

Pour avoir moins à s'embarrasser des règles inscrites au code du Protocole, Sa Majesté, préférant à l'hospitalité d'une monarchie un séjour en république, jeta son dévolu sur la France et choisit comme résidence un coin de Normandie sur les bords de la Manche, agreste ou plantureux, suivant qu'on s'écarte ou qu'on se rapproche du rivage immédiat de la mer, suffisamment éloigné d'une voie ferrée, pour que les habitants du lieu aient conservé quelque chose des moeurs simples et patriarcales d'autrefois.

Donc, certain matin de mai, un bel Autrichien sonnait à la grille du château de Sassetot-le--Mauconduit, sous un prétexte quelconque, insistait pour en visiter l'intérieur, et après un tour de parc se retirait apparemment satisfait de son inspection, suivant du moins qu'en jugea le portier par la buona mano qu'il reçut.

A quelques jours de là, le même personnage, sans trahir en rien son incognito, demandait à louer le château pour la saison; il se donnait comme mandataire d'une famille étrangère désireuse de prendre les bains de mer aux Petites-Dalles, et laissait entendre qu'il ne lésinerait pas sur le prix; ses avances ayant été nettement repoussées, et, après qu'il lui eut été catégoriquement signifié que l'appât de la forte somme serait impuissant à décider de l'affaire, après maintes réticences, avec maintes précautions oratoires, il se résigna à s'avouer le majordome de la comtesse Hohenembs! Devant ce nom, toute objection devait naturellement tomber, et le bruit ne tarda pas à se répandre, non seulement dans la région, mais dans les cercles diplomatiques et mondains, que l'impératrice d'Autriche allait s'installer pour trois mois dans la Seine-Inférieure.

Cependant, jusqu'à la mi-juillet, aucun préparatif ne laissait présager la prochaine arrivée de la souveraine; déjà, les braves gens du pays commençaient à jaser: «L'Autrichien! Mais c'était bel et bien un farceur, quelque Allemand qui avait trouvé plaisant de mystifier ces bons Cauchois!» Les langues allaient bon train, et l'on gouaillait, quand, deux jours avant la date fixée pour l'arrivée de Sa Majesté, parut à Sassetot le mystérieux étranger, accompagné d'une belle et grande personne, à tournure remarquablement distinguée, que les braves gens pensaient déjà l'impératrice elle-même.

De plus malins auraient pu, du reste, s'y tromper, car Mlle S., dame d'atours de Sa Majesté, svelte et fine comme sa souveraine, était, pour la taille et la prestance, à tel point son image, qu'elle lui servait de..., comment dire? Oh! mon Dieu, tout simplement, de mannequin! Le costume coupé aux mesures de Mlle S. habillant en perfection l'impératrice, le Worth de Vienne (un Français entre parenthèses) essayait ses chefs-d'oeuvre à la dame d'atours; sans que sa main eût à trembler d'un auguste contact, l'artiste ajustait, épinglait à loisir, et. c'est ainsi qu'il réussissait ces merveilles auxquelles la suprême élégance d'Elizabeth d'Autriche donnait un inimitable cachet.

Avant-garde du personnel impérial, les deux voyageurs étaient escortés d'un volumineux bagage, en majeure partie composé des divers objets que Sa Majesté aime avoir tout prêts et sous sa main dès sa descente de voiture; parmi les nombreux colis, un grand coffre noir, de forme carrée, intriguait passablement les curieux; quel pouvait bien être le contenu de cette sorte de cercueil? Quel en était l'usage?

En vraie femme de sport, l'impératrice exècre les meubles moelleux et douillets, elle tient particulièrement à son petit lit de fer étroit et dur et s'en fait suivre dans tous ses déplacements. La caisse, objet des commentaires du public, contenait tout bonnement la couche de Sa Majesté.

Le majordome n'a pas plus tôt pris possession du château qu'une légion de tapissiers l'envahit; il s'agit, en effet, non seulement de l'accommoder, pour autant qu'il s'y prête, aux goûts et aux habitudes de l'impératrice, mais encore d'agencer l'appartement destiné à la jeune archiduchesse Valérie et de pourvoir à l'installation d'une suite ne comprenant pas moins de soixante-dix à soixante-douze personnes.

On travaille toute la nuit, et le lendemain, le grand salon contigu à la chambre à coucher.de Sa Majesté est devenu tout à la fois salle à manger et boudoir. Afin que le sommeil de l'impératrice ne soit point troublé, la pièce superposée à celle qu'elle habitera est démeublée et transformée en garde-robe. La dame d'atours de service s'y tiendra tout le jour, prête à répondre au premier appel de son impériale maîtresse.

La salle de billard est convertie eu salon de réception, ce sera la partie du château dont il sera le moins fait usage, car, de par l'ordre express de la comtesse Hohenembs, la porte en sera presque toujours hermétiquement close, sauf, bien entendu, au personnel de la maison.

C'est au premier étage que l'archiduchesse élira domicile; son logis comportera, outre la chambre à coucher, une salle d'étude et une salle à manger, l'étiquette ou la coutume exigeant que Son Altesse ait sa table personnelle; ses deux gouvernantes, française et anglaise, habiteront son voisinage immédiat.

A chacun des quatre principaux dignitaires de la maison, il faut offrir un gîte suffisamment confortable et s'adaptant à leur train habituel de vie; le pauvre majordome serait tancé d'importance s'il n'avisait pas aux moyens de satisfaire les exigences d'une sociabilité raffinée, s'il ne prévoyait pas qu'une villégiature n'interromprait certes point, mais, au contraire, aviverait ce commerce délicat, parfumé d'un grain de galanterie, à la mode de notre ancien régime, dont la cour d'Autriche conserve et perpétue l'aimable tradition.

Le grand maître de la cour, baron Nopcsza, auquel incombe, à raison de ses fonctions, le rôle de maître de maison, occupera le rez-de-chaussée de l'aile ouest du château; par une baie donnant directement sur le parc, son cabinet communique avec l'extérieur. Ainsi, tout étranger ayant affaire à sa haute personnalité n'aura point, pour l'approcher, à traverser le vestibule et ne risquera point de croiser l'impératrice.

Le service de la bouche sera nécessairement fort compliqué; pour en assurer le jeu, un immense fourneau est construit au milieu de la cuisine dont il occupe tout le centre. Ce monumental engin ne chômera point, pas plus que la vieille cheminée au bois, l'antique four et les potagers du temps jadis, car les entours de Sa Majesté ne sont point précisément ennemis d'une chère fine et délicate.

Quant à l'ameublement, c'est un bouleversement général qu'il subit: celui de chaque chambre est modifié et transformé au goût de l'intendant. Les bons vieux meubles font assez pauvre figure, autrement encadrés que d'ordinaire, et semblent dépaysés dans des pièces ou des coins où ils ne sont pas logés d'habitude. Toute cette révolution s'opère rapidement et, dans les quarante-huit heures, Sassetot est prêt à recevoir son hôte impérial.

On sait les nombreux travaux d'art, ponts et tunnels, viaducs et remblais dont la ligne de Paris au Havre est entrecoupée, la multiplicité et la structure de ces ouvrages ne laissaient pas que de préoccuper l'organisateur du voyage: le train impérial, vu son poids et son gabarit, pourrait-il, sans risque d'un accroc ou même d'un arrêt, s'engager sur les rails du chemin de l'Ouest et arriver sain et sauf à destination.

Au dire des ingénieurs de la compagnie, aucune difficulté n'était à craindre, et les wagons autrichiens parviendraient sans encombre à Fécamp; en dépit de ces affirmations, le courrier de Sa Majesté restait anxieux. Pour mettre fin à sa perplexité, on lui proposa d'essayer la route: les voitures de la cour iraient à vide jusqu'à la station terminus, et cette épreuve, si elle était menée à bien, dissiperait tous les doutes.

Ainsi fut fait, et le parcours expérimental s'étant accompli sans accident ni incident, le samedi 31 juillet; Sa Majesté, qui venait directement de Vienne, arrivait vers midi en gare de Fécamp.

Avant qu'elle mît pied à terre, la souveraine était saluée par le vice-consul d'Autriche-Hongrie et les membres de la municipalité; puis le maire d'alors, parfait gentleman, très Parisien quoique Normand, maniant la parole avec autant d'aisance que d'humour, après avoir souhaité en excellents termes la bienvenue à la comtesse Hohenembs, la conduisait à son landau. L'archiduchesse prenait la gauche de l'impératrice, et la suite s'étant aussitôt casée dans les différents véhicules alignés devant la gare, la file des voitures, précédée du majordome qui marchait en tête pour montrer la route, se dirigeait vers Sassetot, entre une double rangée de curieux sympathiques.

La population de Fécamp était, en effet, presque entière sur pied et se découvrait respectueusement devant la souveraine; hors la ville tout aussi bien, les habitants des villages avoisinants formaient la haie: hommes et femmes, jeunes et vieux, étaient accourus pour voir défiler le cortège impérial, et l'auraient volontiers acclamé. Songez donc! En aucun temps, ni tête couronnée, ni même président de république ne s'était jamais montré dans la région. Mgr l'archevêque de Rouen, tous les cinq ans, lorsqu'il effectue sa tournée pastorale; M. le préfet, chaque année quand il préside le conseil de revision, sont les seules individualités de marque qui daignent honorer d'une visite ces, parages excentriques riverains de la mer. Malgré la pompe et l'apparat dont S.E. Mgr de Bonnechose ne dédaignait pas de s'entourer lorsqu'il parcourait son diocèse, l'illustre et vénéré prélat, que les Normands aiment qualifier de «grand cardinal», était assurément personnage moins sensationnel qu'une impératrice-reine d'Autriche-Hongrie. A plus forte raison, le prestige d'un fonctionnaire républicain, pour habile et pour décoratif qu'on l'imagine, ne saurait rivaliser, il s'en faut, avec celui de la noble épouse de Sa Majesté Apostolique.

Ainsi s'explique l'affluence de cette foule avide d'un spectacle si nouveau pour elle. Depuis plusieurs heures, on attendait comme soeur Anne sans voir rien venir, quand une clameur, se propageant de proche en proche et de 1 kilomètre au loin, on entendit : «Les voilà!» Et les yeux de s'écarquiller! La voiture de l'impératrice marchait bon train et les braves gens n'eurent que la rapide vision d'une femme supérieurement gracieuse et élégante, le sourire du souverain aux lèvres, mais vêtue d'un sombre costume de cheviotte bleue. Cette simplicité de bon goût ne laissait pas que de déconcerter nos braves Cauchois. «Eh, quoi! l'impératrice n'est pas autrement habillée que les dames de sa suite! Elle est coiffée d'un feutre noir pareil à celui de Mme X ou de Mlle Z! Point de belle robe de velours ou de satin, rien qu'une jaquette de drap; point de diadème, rien qu'une toque!» Cette toilette aux tons harmonieux et discrets, ce chapeau masculin déroutent ces primitifs: évidemment, leur imagination est hantée de manteau royal, de couronne dorée, d'ajustements aux nuances vives, tels que ceux dont est parée Notre-Dame de Sassetot. Cette statue polychrome, objet de la vénération des pêcheurs des Dalles, ainsi qu'en témoigne le hareng d'argent massif passé jadis aux doigts de la Vierge par le patron d'une barque miraculeusement sauvé du naufrage, est à leurs yeux l'exacte image d'une souveraine, comment et pourquoi l'impératrice lui ressemble-t-elle si peu?

Peut-être après tout, murmure-t-on, la belle dame qui occupe la première voiture n'est-elle point l'impératrice! Peut-être, comme M. le curé à la procession, ferme-t-elle la marche! Cette supposition ne tint pas longtemps la victoria qui venait en queue ne portait point Elizabeth' d'Autriche, mais son chien «Shadow», fameux dogue gris souris de la taille d'un bourricot, que tenait en laisse un grand nègre, vêtu d'étoffe rouge soutachée d'or. Monsieur d'importance que ce molosse à la figure renfrognée! La comtesse Hohenembs l'affectionne tout particulièrement, aussi toute la cour lui fait fête, et le Nubien, exclusivement attaché à sa personne, le soigne con amore. Non seulement «Shadow» est l'habituel compagnon de Sa Majesté pendant le jour, mais la nuit, il veille encore sur son repos. Couché sur un paillasson au travers de la porte donnant accès à la chambre de l'impératrice, après le couvre-feu, il ne ferait pas bon, si l'on n'a pas l'honneur d'être de ses connaissances, roder aux alentours de l'appartement dont il a la garde, il vous a une certaine façon de grogner très significative, que, sans être expert dans la langue des chiens, on peut traduire sans risque d'erreur par ces simples mots : «Si tu avances, je j'étrangle».

Cependant, le landau impérial a continué de filer, les grilles du parc tenues fermées par mesure d'ordre, jusqu'à ce qu'il fut en vue, se sont ouvertes à son approche, et bientôt la comtesse Hohenembs, descendue de voiture, s'apprête à pénétrer dans sa demeure d'occasion.

Aussitôt que Sa Majesté a mis pied à terre, le digne châtelain de Briquedalles, un érudit doublé d'artiste, par-dessus tout modeste et homme de bien, adresse, en sa qualité de maire de Sassetot, un gentil compliment à la souveraine; elle lui répond en quelques mots aimables et gravit les marches du perron. L'intendant, très humble, très petit, suit l'impératrice visiblement, il est inquiet. Quelle première impression produit sur Sa Majesté la résidence qu'il lui a choisie? Si, par malheur, elle faisait la moue, serait-il assez penaud, le pauvre Autrichien! Mais non, après avoir jeté un coup d'oeil sur le vestibule, elle se tourne à demi du côté de son courrier et lui dit en français «C'est bien, monsieur L***.»

A Mlle S***, maintenant d'être émue: elle a dirigé l'installation personnelle de l'impératrice avec un soin jaloux; elle s'est efforcée de la rendre aussi gemuth qu'elle a pu, mais aura-t-elle réussi! Exquise dans son costume de service, jupe grise, jersey noir sans couture, mode qui vient de naître, ceinture en cuir fauve autour de la taille, la séduisante dame d'atours montre à la comtesse Hohenembs le chemin de ses appartements et disparaît avec elle dans le salon privé de Sa Majesté.

Entre temps, la suite parcourt le château; chacun s'en allant par les escaliers et les couloirs, en quête du logis qui lui est destiné: pour faciliter cette recherche, le méthodique intendant a pris soin de fixer sur toutes les portes une petite pancarte indiquant, soit l'usage de la pièce à laquelle elle donne accès, soit, s'il s'agit d'une chambre, le nom et la qualité de la personne qui doit l'occuper. Malgré cette précaution, maîtres et gens ont quelque peine à s'orienter et à se reconnaître; l'arrivée des fourgons à bagages vient encore accroître la confusion; ce sont, en effet, des centaines de colis qui s'entassent devant la façade de l'habitation e en masquent le rez-de-chaussée.

Aussitôt on procède au triage de ce monceau de malles, de valises, de caisses, de coffres, de paniers; assez vivement, le classement s'en opère et chaque objet va trouver le destinataire dont il porte le nom. Grâce à l'empressement du majordome qui se multiplie, la maison impériale s'est, dans ces entrefaites, casée et la vie s'organise.

Voilà le boulanger autrichien qui se met incontinent à la besogne, ses sacs de farine de Hongrie sont venus avec lui, ils lui ont été immédiatement livrés, et il pétrit ces fameux petits pains viennois qui seront servis le soir même au dîner de Sa Majesté. Trois fois par jour, il allumera son four, car l'impératrice et ses dames ne sauraient se passer, à chaque repas, de ces miches exquises, dont le boulanger parisien, pour viennoise qu'il la baptise, ne réussit à fabriquer qu'une indigne contrefaçon.

Voilà les trois cuisiniers de la cour tout aussi bien au travail, ils n'ont pas de temps à perdre, car il leur faudra alimenter six tables distinctes: celle de l'impératrice, celle de l'archiduchesse, la table des entours immédiats de Sa Majesté, celle du haut personnel, dames d'atours, écuyers, majordome, et celle de la domesticité; ils auront enfin à nourrir vingt-cinq à trente hommes et femmes, embauchés tant à Sassetot qu'aux environs pour satisfaire aux gros ouvrages.

Un chef français engagé à Paris est adjoint aux Vatels autrichiens, l'intendant a pensé que l'occasion s'offrant d'étudier expérimentalement l'art culinaire d'un pays qui se pique d'en savoir tous les secrets, l'impériale colonie trouverait certain plaisir à contrôler la valeur des prétentions françaises en matière gastronomique.

La jalousie est, d'habitude, le péché mignon des artistes; pour en conjurer autant que possible les fâcheux effets, un fourneau spécial, dont il a l'exclusive direction, est affecté au Parisien; ainsi, nul ne le gênera dans l'élaboration d'une sauce savante, d'un coulis génial, et il pourra, en toute liberté d'esprit et sans arrière-pensée, donner carrière à ses talents.

Pourvoyeur tout indiqué des cuisines impériales, puisqu'il est seul à parler français, dès demain il inaugurera ses fonctions; le dimanche matin, eu effet, avant la grand'messe, le marché hebdomadaire de Sassetot se tient autour du terre-plein sur lequel est bâtie l'église. De deux lieues à la ronde, fermiers et fermières s'y donnent rendez-vous, ceux-ci pour y vendre leurs grains et denrées, celles-là pour y détailler les produits de leur basse-cour. Plantées debout devant de vastes paniers, les uns bondés d'ufs de beurre ou de fruits, les autres emprisonnant poulets et canards, les ménagères sollicitent le client pendant que les hommes devisent ou traitent d'affaires au cabaret en sirotant le gloria national, suivi du pousse-café, de la rincette, et parfois, mais imprudemment d'ordinaire, de la surincette et du pied de cheval, soit au total cinq verres de fil, autrement dit d'eau-de-vie.

La bonne aubaine pour tout ce brave petit monde que l'approvisionnement de la maison impériale! Ce n'est pas par couple, mais par douzaine que l'officier de bouche de Sa Majesté achètera les volailles; ce n'est pas par quarterons, mais par centaines qu'il demandera les oeufs; le beurre, il en voudra des 50, des 100 kilogrammes, et ainsi de suite.

Pantagruel aux multiples mâchoires, le personnel du château absorbera en mesures gargantuesques de formidables quantités de victuailles on sait d'ailleurs qu'une économie bien stricte n'est pas la vertu favorite des chevaliers du fourneau; aussi, pendant la durée du séjour de Sa Majesté à Sassetot, les pauvres du village vivront des reliefs de l'office impérial et ils ne feront point maigre cher.

MM. les maîtres queux, premiers sujets de la troupe, ont naturellement exigé des sous-ordres: marmitons, laveurs de vaisselle, etc.; ceux-ci, recrutés dans la région, sont, à leurs débuts, tout ahuris; la préparation la plus élémentaire leur manque évidemment; jugez donc, le matin même, l'un poussait la charrue, cet autre gardait les vaches, ce troisième tissait des mouchoirs de poche.

Le plongeur fait exception; c'est un simple difficile à troubler. Jadis pêcheur de hareng à bord de ces petits navires fécampois qui s'en vont, à l'automne, tendre leurs filets jusque sur les côtes de Norwège, il a retenu de son premier métier flegme et sang-froid.

Quoiqu'aussi novice, il est moins empesé que ses autres collègues, le père Dargent, et il méritait bien d'être investi des hautes fonctions de premier laveur de vaisselle des cuisines impériales, auxquelles il vient d'être promu.

Avant de quitter les sous-sols, je voudrais mentionner encore la «soupière», cette Viennoise réjouie, ainsi nommée parce que, spécialiste distinguée, la préparation des soupes dont Sa Majesté est friande lui est exclusivement réservée. Enfin, je n'aurais garde d'oublier les deux confiseurs autrichiens; ces virtuoses du bonbon excellent dans la fabrication des pièces montées, croquembouches agrémentés de devises, monuments en nougat façon 1830, tels ceux exposés, encore de notre temps, aux vitrines du pâtissier en renom de nos anciennes capitales de province. L'un de ces deux artistes est passé maître dans la confection des papillotes, ces sucreries enveloppées de papier doré, de gaze pailletée dont la table de nos grand'mères était décorée. Les oeuvres qui sortent du laboratoire impérial tiennent du bibelot; la plupart des bonbons, en effet, sont ornés de portraits, soit de l'empereur, soit de l'archiduc Rodolphe ou des archiduchesses, soit surtout de l'impératrice. Ce serait vraiment dommage de sacrifier une aussi jolie gaine; on croque donc rarement le candi, que les dames de la cour se plaisent à offrir, tantôt à l'invité admis à dîner à leur côté, tantôt à l'étrangère qui obtient de leur être présentée, et souvent on lui fait l'honneur d'une place dans la vitrine aux souvenirs.

L'archiduchesse Valérie en a toujours quelqu'une en poche, et si, faisant un tour de parc, elle aperçoit une frimousse de bambin curieux de la voir, avec les gracieuses façons d'une fille de souverain, elle lui passe à travers les grilles une papillote qui, celle-là, pour sûr, ne sera pas mangée, mais bien conservée comme une précieuse relique.

La cour des écuries n'est pas moins animée que l'intérieur du château: les trois chevaux de selle de l'impératrice, un alezan et deux bais, viennent d'arriver; le vieil écuyer anglais qui mettra la comtesse Hohenembs en selle et la suivra dans sa promenade quotidienne surveille avec une sollicitude jalouse les lads occupés à déshabiller les nobles bêtes, à les débarrasser des flanelles dont leurs canons sont bandés, puis à leur laver les pieds et le reste; enfin à les bouchonner à force en s'accompagnant de ce sifflotement particulier qui a pour but d'inviter le cheval à ne point s'effaroucher d'un massage énergique, mais bienfaisant.

L'impératrice ne s'est pas fait suivre de ses voitures: c'est un des grands loueurs de Paris, par hasard originaire du royaume d'Yvetot, qui pourvoit au service de la maison: il comprend quatre landaus et huit grands carrossiers. Très correcte, la tenue des équipages, mais très sobre; les voitures sont noires, et la bouderie des harnais argentée. La livrée des hommes est noire avec culottes noisette et bottes à revers; au chapeau une cocarde noire et jaune rappelle seule les couleurs autrichiennes; le cocher qui mènera spécialement l'impératrice ne se distingue de ses trois camarades par aucune différence de costume. Ce personnel est de choix, car la comtesse Hohenembs ne se privera pas de fréquenter le département de ses chevaux, et les gens d'écurie qu'elle rencontrera vaquant à leur besogne doivent être supérieurement stylés.

Mais ne serait-ce pas tout juste Sa Majesté qui descend les marches du perron? L'élégante silhouette qui se détache en bleu sur le vert des grands hêtres est bien, en effet, celle de la souveraine; nul ne s'y trompe, d'ailleurs, aussi, du plus loin qu'on l'aperçoive, chacun se découvre et reste tête nue jusqu'à ce qu'elle ait disparu.

L'impératrice se dirige vers les communs que l'intendant a pris soin de relier au château par un tapis de sable fin semé sur le galet de l'allée c'est évidemment à ses favoris qu'elle va faire visite, car elle tient à la main les jolies carottes roses dont ils sont gourmands. Le logis de ses pur sang est-il suffisamment confortable? Ont-ils gaillardement supporté les fatigues- du voyage? La comtesse Hohenembs, en sportswoman entendue, veut s'assurer par elle-même que ses chevaux sont commodément installés et qu'ils ne se ressentent pas de la longueur du trajet!

Cependant, le jour ne tarde pas à tomber: Sa Majesté regagne ses appartements et le château s'illumine de la cave au grenier; la massive construction, avec sa façade percée de cinquante fenêtres tout éclairées, qu'à distance, on croirait cinquante falots, revêt dans le sombre un caractère grandiose et peut-être parce que l'effet est inaccoutumé, la patriarcale maison vous a presque des airs de palais enchanté!

Peu à peu les lumières s'éteignent, la vie s'interrompt en même temps, et le majestueux silence des nuits calmes enveloppe le séjour impérial.

Aujourd'hui dimanche, le vénérable curé de Sassetot est bien troublé! Le saint prêtre est né avant le siècle, depuis cinquante ans, bientôt, il administre la paroisse dont il a rebâti l'église; il a vécu dans l'intimité de son châtelain, le marquis de Martainvihle, qui fut pair de France et maire de Rouen: il a donc beaucoup vu, et, comme il est très fin, il a acquis l'expérience du monde, il le connaît à fond et, par suite, ne se déconcerte pas aisément. Une circonstance délicate, un cas difficile, viennent-ils à surgir, il recherche dans sa mémoire une espèce analogue; assez invariablement, il la trouve, et, s'inspirant d'un précédent, fait face à la situation; mais ce matin, c'est en vain qu'il invoquerait la tradition. Hier, dans l'après-midi, l'aumônier de Sa Majesté s'est présenté au presbytère pour saluer le digne pasteur de Sassetot. Au cours d'un entretien forcément rapide, celui-ci n'ayant qu'une pratique assez rudimentaire de la langue française, celui-là n'entendant pas un traître mot d'allemand, le monsignor autrichien a demandé au bon curé l'autorisation de célébrer la messe à la chapelle Saint-Pierre, messe à laquelle l'impératrice assisterait; mais, au vif désappointement du respectable vieillard, il n'a ajouté ni commentaire ni explication. Dans moins dune heure, Sa Majesté va donc paraître à la porte de l'église, et l'excellent prêtre, tant soit peu formaliste, sévère sur la stricte observation du rituel, se promène dans sa sacristie, soucieux, presque fiévreux. L'incognito de la comtesse Hohenembs exclut-il tout cérémonial? Ne convient-il pas que l'eau bénite lui soit offerte lorsqu'elle pénétrera dans la chapelle? Enfin, quelques paroles de bienvenue ne seraient-elles point à propos? Telles sont les questions qu'il se pose, et.point, hélas! de précédent auquel il puisse faire appel pour y répondre. Son vicaire, jeune ecclésiastique intelligent et avisé, dont l'affection pour celui qu'il traite en mentor vénéré est touchante, lui représente, mais assez timidement, qu'il serait peut-être avant tout indispensable d'assurer le maintien du bon ordre dans l'église, pendant la durée de la messe; il n'est pas douteux, en effet, que la foule se dispose à envahir la nef comme les bas côtés de l'édifice se promettant bien de voir l'impératrice: déjà, une bande de gamins a pris position, et les ménagères venues au marché se hâtent de liquider leur stock de denrées pour être prêtes tout à l'heure à se choisir une bonne place qu'elles emporteront d'assaut s'il est besoin. La police, le petit vicaire s'en charge; M. le curé n'a point à s'en préoccuper; quant au cérémonial..., à ce moment, advient Mgr l'aumônier, très décoratif dans son costume violet de prélat romain, très digne quoique passablement nerveux. Sa Majesté vient de le faire prévenir que, devançant l'heure fixée, elle serait dans quelques instants à l'église: rapidement, et sans donner aux deux abbés le temps de le questionner ni de s'expliquer, il revêt les ornements sacerdotaux et se rend à l'autel, précédé de deux enfants de choeur qui, pour la circonstance, ont endossé des soutanes rouges flambant neuves. Debout, au bas du gradin, il attend, immobile, cinq ou six minutes, un quart d'heure peut-être; enfin, la petite porte accédant directement à la chapelle s'ouvre devant l'impératrice que suit sa lectrice, la comtesse de F..., aussitôt la clochette tintinnabule et l'aumônier commence la messe.

Le suisse, en grand uniforme, habit bleu de roi, culotte de panne rouge, bas de même couleur, le bicorne à plumes en bataille, se tient raide, trois pas derrière le fauteuil de Sa Majesté, la main gauche appuyée sur la pomme dorée de sa canne, la droite armée de la hallebarde d'ordonnance. Il a tout à fait bon air l'ancien matelot de la flotte, il ne porte ni conquérante moustache ni crâne barbiche; son honnête figure de garde-française encadrée de favoris grisonnants, comme ses cheveux, n'en impose pas moins: on le sait respectable, et il est en effet respecté de tout le village. La présence du brave factionnaire suffit à tenir les indiscrets en respect, et nul ne songe à s'approcher de la souveraine; mais M. le vicaire n'a pu refuser aux marguilliers, aux chantres et à quelques notabilités de la paroisse l'accès du choeur dont la chapelle n'est séparée que par une grille, et tout graves et dévots que sont ces vétérans, Sa Majesté confisque leur attention aux dépens du tome qu'ils tiennent en main.

Jusqu'au père Barnabé, le vieux sacristain, fac-similé vivant du clerc d'autrefois qui, par-dessus ses lunettes, risque à maintes reprises un coup d'oeil furtif dans la direction du fauteuil impérial.

Quoi qu'il en soit, l'attitude générale est très suffisamment correcte, la messe s'achève sans incident, et la comtesse Hohenembs regagne le parc par le jardin de la Marquise, n'ayant ainsi que cinq à six mètres à franchir pour être à l'abri des murs et esquiver la curiosité des importuns. Au sortir de l'église, la comtesse Hohenembs a décidé que dès cet après-midi, elle inaugurerait sa cure. La journée s'annonce d'ailleurs superbe, le ciel est d'une pureté parfaite, une petite brise de nord-est tempère l'ardeur du soleil; c'est à croire que le compère Hasard, voulant du bien aux Petites-Dalles, tient à présenter à Sa Majesté, sous ses plus séduisants dehors, ce charmant coin de pays rappelant certaines gorges de Suisse, dont la Manche ferait le lac.

A trois heures, deux landaus stationnent devant le perron Sa Majesté prend place dans le premier, l'archiduchesse s'assied à son côté, la comtesse F... leur fait face; et, tandis que «Shadow» gambade autour des chevaux en aboyant de sa grosse voix, son nègre saute sur le siège. La masseuse de l'impératrice, une femme de chambre et la dame d'atours de service sont montées dans la seconde voiture, et, à l'appel de langue de leur cocher, les grands carrossiers prennent le trot.

La grille franchie, la route s'engage entre les murs des deux parcs, une double rangée de hêtres, vieillards solennels et bien campés, la borde et l'assombrit, puis elle fait un brusque crochet et le décor s'élargit : sur la droite, une longue traînée d'arbres s'enfonce dans le vallon, par-dessus leurs cimes et coupant le ciel s'étalent en dôme des masses aux tons variés, les unes vert sombre, les autres de nuance claire; en face, sur le versant de la colline opposée, encore une futaie de hêtres; ceux-là, symétriquement alignés, figurent une croix de Saint-Louis, destinée sans doute à célébrer la faveur du roi et à perpétuer le souvenir d'une glorieuse distinction.

Après quelques tours de roue, nouveau coude du chemin, et là-bas un fichu de mer bleue encadrée de hautes falaises tapissées d'herbes grisâtres. La descente se termine en pente douce et la gorge se resserre, ne laissant entre un flanc de coteau boisé et le versant opposé pauvrement revêtu de bruyères et d'ajoncs, qu'un étroit plafond. Des maisonnettes de pêcheurs, entourées de jardinets, des chaumières aux toits moussus, quelques rares villas, les unes de construction plus ou moins récente, les autres, si vieilles qu'elles n'ont plus d'âge, se sont irrégulièrement groupées le long de cette sorte de chenal jusqu'au rivage, et c'est cette agglomération d'une soixantaine de feux qui constituait, il y a vingt ans, le hameau des Petites-Dalles.

Depuis, sans s'être baussmanisée, la petite station s'est passablement modifiée; une coquette chapelle plantée dans les bois, de jolis chalets disséminés çà et là, un semblant de casino, un vaste hôtel, lui valent aujourd'hui d'être honorablement classée parmi les vingt ou vingt-cinq plages qui sollicitent le touriste de Dieppe au Havre.

Deux personnages font les cent pas sur la terrasse qui domine la grève l'un, grand, blond, aux veux bleus, beau type de Scandinave, c'est le baigneur de Sa Majesté; l'autre, nous le connaissons, c'est l'intendant. Sous sa surveillance, l'installation du joli pavillon en bois verni qui servira de cabinet de toilette à Sa Majesté vient d'être achevé; aucune recommandation de la première dame d'atours n'a été, cela va sans dire, oubliée: c'est ainsi qu'un couloir fait d'un large bandeau de toile, supporté par une double rangée de pieux, permettra à l'impératrice de se rendre, vêtue du costume de circonstance, de son kiosque à la mer sans attirer les regards.

Cependant, la marée est dans son plein, l'eau est engageante, rien que de petites vagues venant mollement s'étaler sur le sable. Sa Majesté, après avoir visité son élégant réduit, fait un signe à son baigneur et bientôt on aperçoit une nageuse habile et sûre d'elle qui, suivie du Suédois et du fidèle «Shadow», se dirige vers une barque mouillée au large.

L'archiduchesse, accompagnée de sa gouvernante anglaise, est descendue sur la plage; un grand laquais en livrée noire se tient debout à distance, attentif aux moindres désirs de Son Altesse Impériale: n'était sa distinction native et l'artistique collier d'or, auquel sont accrochés des pendeloques et des médaillons, cerclant son cou, la petite princesse ne serait peut-être pas remarquée en enfant de sept ans, elle va et vient, en effet, sans souci de son rang, ramassant les galets qui, par leur forme ou leur nuance, attirent son attention, ou creusant tout simplement dans le sable des trous que le flot ne tardera pas à combler. Dans le voisinage, un groupe d'enfants s'amuse, comme elle, à triturer la dune; qu'elle aille à eux serait, certes, une démarche contraire à la plus élémentaire étiquette, mais, au demeurant, mouvement très naturel, car elle n'a pas l'isolement pour habituel, l'archiduchesse, et son petit cercle de Goedoelloe ou d'Ischl pourrait bien lui manquer. Ne serait-ce pas ce sentiment qui la ramène un peu. triste auprès de sa gouvernante? Celle-ci connaît le caractère sociable de son impériale pupille et sait interpréter ses attitudes; c'est pourquoi elle accueille de la meilleure grâce du monde la gentille fillette dont l'archiduchesse occupe momentanément la demeure, aussitôt que la mère, s'étant nommée, a sollicité pour sa M.-L., la faveur d'être présentée à Son Altesse.

Les deux enfants se regardent tout d'abord sans mot dire: l'une, très sérieuse et fort intimidée; l'autre, plutôt encourageante. La bambine normande à laquelle on a fait la leçon (elle n'a pas encore ses six ans) balbutie un bout de compliment et va pour baiser la main de l'archiduchesse, mais une familière accolade interrompt son geste à peine ébauché; du coup, la glace est rompue, on s'assied côte à côte et certaine poupée en costume slovaque que l'on déshabille, puis que l'on rhabille, sert de thème au dialogue, thème enfantin, féminin même, et pour cela même excitant au même degré l'intérêt des deux petites personnes, en dépit de l'infranchissable abîme qui sépare leurs conditions.

Peu à peu le soleil s'incline vers la mer qui semble l'attirer, la petite vallée dont la paroi fait écran s'emplit d'ombre; de l'étroite gorge, comme d'un lit de rivière sourd une fraîcheur moite et pénétrante; la traversée de cette zone saturée d'humilité froide succédant à l'atmosphère surchauffée de la grève ne laisse pas que d'être perfide, c'est pourquoi la comtesse Hohenembs, marcheuse intrépide d'ailleurs, comme chacun sait, décide de regagner à pied le château. Peut-être Sa Majesté n'a-t-elle point compté sur l'affluence de promeneurs qui encombre l'unique rue des Petites-Dalles. Chaque dimanche après vêpres, durant la belle saison, les cultivateurs des environs, escortés de leurs femmes et de leurs enfants, les valets de ferme souvent accompagnés de leurs promises, bon nombre aussi d'habitants du bourg de Sassetot et des villages voisins, descendent à la plage; ce n'est pas que ce brave monde soit très sensible à la troublante poésie de l'immensité ou bien au spectacle toujours grandiose, soit de la mer calme et assoupie, soit des vagues en furie qui, monstres déchaînés, la crinière blanche au vent, se poursuivent, se bousculent, et, se cabrant dans un suprême effort, s'effondrent mugissants et épuisés sur leur litière de rothe.

Non, ces éblouissants décors, ces majestueuses féeries n'émeuvent guère le prosaïque Cauchois et ne l'attirent point: comme ailleurs le mail ou le cours, la grève lui tient lieu de place ou de jardin public, et ces infatigables travailleurs, coutumiers d'un labeur incessant, s'y réunissent en désoeuvrés, fort en peine d'occuper un après-midi de loisir.

Mais ce dimanche-ci la plage comporte une attraction inaccoutumée, il ne s'agit pas de l'habituelle promenade dont une station au café de l'hôtel constitue d'ordinaire l'agrément final apercevoir l'impératrice, tel est aujourd'hui le but unique de l'excursion aux Dalles, telle est l'ambition des gens, non seulement du voisinage, mais de Valmont, de Cany, de Fécamp, qui se sont mis en route aussitôt le dîner de midi précipitamment achevé. Les cabriolets, les chars à bancs, les calèches se succèdent et prennent la file en pissant devant le château. Des théories de piétons se dirigent dans le même sens: on dirait la procession des pèlerins se rendant à Vittefleur le jour de la fête de Sainte-Wildegeforth, la sainte barbue, vénérée dans la région sous le nom de Sainte «Vierge forte», plutôt sans doute pour les guérisons qu'elle arrache à la bonté divine que pour l'attribut de la force virile auquel lui donne droit une légende populaire.

C'est cette foule que va croiser l'impératrice, et Sa Majesté échappera d'autant moins à l'attention que «Shadow» l'accompagne et que le Nubien, vêtu de son costume de janissaire, le suit. Quiconque sait la répugnance d'Elizabeth d'Autriche à se montrer en public aurait pensé qu'elle rebrousserait chemin plutôt que de se laisser dévisager par cette multitude un peu rustaude. Mais, soit qu'elle s'illusionnât sur l'efficacité de son incognito, soit plutôt qu'elle condescendît, par bonté d'âme, à satisfaire la curiosité des braves Normands, Sa Majesté s'achemine vers Sassetot, sans apparent souci des yeux qui la fixent.

La comtesse Hoheoembs prend, il est vrai, plaisir à la natation, le corps à corps avec la houle ne la rebute point, et elle ne craint pas de se mesurer avec les grandes lames; mais l'équitation, voilà son sport favori! Elle en et passionnée!

Le cheval, et tout ce qui a trait à la noble bête, son élevage, les soins qu'il réclame, son dressage, jusqu'à son harnachement intéressent au suprême degré l'Impériale Majesté; la science hippique, elle la possède à fond, et il n'est pas de matière qu'elle préfère traiter, aussi ne dissimule-t-elle pas certain faible pour celles qui pratiquent son art de prédilection, fussent-elles professionnelles, à la condition, bien entendu, que, talents exceptionnels, elles jouissent de cette considération dont en Allemagne les écuyères de haute école ne sont pas systématiquement privées.

Impossible, d'ailleurs, de rêver type plus parfait d'élégance, de grâce et en même temps d'énergie que l'impératrice montant son bai favori. Habillée d'une amazone à jupe courte, dont l'étoffe noire est suffisamment élastique pour mouler discrètement le buste, le chapeau de soie ou la cape de feutre bien d'aplomb sur la tête, chaussée de bottes fines, dont l'une (celle de gauche) est armée d'un minuscule éperon, le stick ou plus souvent l'éventail en main, la comtesse Hohenemhs, chaque matin, dès neuf heures, est en selle escortée de son vieil écuyer anglais, elle s'en va par les routes et les sentiers, sans but bien déterminé, autant pour obéir à son goût du cheval que pour voir le pays. Jamais lasse avant sa monture, infatigable, elle pousse ses promenades très au loin, si bien qu'il lui arrive parfois de s'égarer, forcément, alors, il lui faut demander son chemin avec une simplicité tout aimable, elle questionne le premier venu sans se douter, bien sûr, que, du coup, elle fait un glorieux! Si répondre à quelque interrogation de l'impératrice et obtenir d'elle un merci n'est pour la plupart qu'un incident; adresser la parole à une Majesté est, à l'estime des habitants de la contrée, un de ces gros événements qui marquent dans la vie!

Un jour, certain vieux curé original, aux moeurs un peu rustiques, sorte de philosophe dédaigneux des idées et surtout des façons de son temps, ne lisant qu'un seul livre: les Caractères de La Bruyère (le volume achevé, il le recommençait); n'ayant, depuis un quart de siècle, quitté sa paroisse que quatre ou cinq fois pour assister à la retraite ecclésiastique d'obligation au grand séminaire de Rouen, un matin, dis-je, que, s'en allant pêcher la salicocque, sport fort goûté de ses ouailles comme de la généralité des habitants de la côte, il arrivait à la croisée de deux routes, le digne pasteur de V... aperçut l'impératrice galopant dans sa direction; aussitôt de s'arrêter, et, planté le long du talus, d'attendre que Sa Majesté passe devant lui pour la regarder tout à son aise.

La comtesse Hohenembs modère son allure, retient son cheval et s'adressant au curé: «Voudriez-vous m'indiquer, dit-elle, le chemin conduisant à Sassetot?» - Solennel et pompeux, fier de son rôle, démangé d'en prolonger la durée, et pour cela scandant ses mots de cette voix creuse qui lui valait au lutrin un rang distingué parmi ses confrères du canton

«Madame, dit-il, ces deux routes mènent également au château de Sassetot; l'une, celle-ci, est la plus longue; l'autre, celle-là, est la plus courte. Madame, je vous salue avec le plus humble respect.»

Ce colloque n'était certes pas d'un intérêt bien palpitant, il n'avait pas précisément de caractère sensationnel, tel était, cependant, le prestige de l'impératrice, tel était son charme fascinateur, que le brave curé de V..., assurément l'homme de la terre le plus étranger aux choses mondaines, le plus inaccessible aux vanités de salon, se faisait très sérieusement gloire de son soi-disant entretien avec Sa Majesté. Même, pendant plusieurs années, il fut assez difficile d'éviter le récit détaillé, circonstancié, mimé, de la mémorable rencontre du vieux curé, pour peu qu'on lui laissât prendre le dé d'une conversation.

Parfois, il advient que la chevauchée impériale tourne inopinément au steeple-chase. Un lièvre gîté le long d'un chemin se lève-t-il, brusquement éveillé par le bruit des sabots résonnant sur le sol, le hunter que monte Sa Majesté, s'il l'aperçoit, dresse aussitôt les oreilles, accentue son train et bourre vigoureusement à la main. D'habitude, la comtesse Hohenembs ne sait pas résister à cette muette invite et se lance, à travers champs, à la poursuite du fuyard, oubliant que certains usages ou privilèges, parfaitement acceptés en Autriche, ne sont point autorisés en notre pays de France. On sait combien le Cauchois est jaloux de la terre qu'il cultive, des récoltes qu'il sème, aussi s'imagine-t-on sans peine l'effarement et l'émoi des braves gens la première fois que Sa Majesté s'avisa de piquer droit devant elle, sans souci du blé qu'elle foulait ou des betteraves qu'elle mutilait. L'un de ceux-ci, court d'esprit et d'humeur assez maussade, voyant Sa Majesté pousser à plein galop vers son bien, se campa sur sa limite, les bras ouverts, et au risque d'être culbuté, saisit le cheval à la bride, ne se doutant pas d'ailleurs qu'il interpellait une souveraine.

«Faites excuse, ma bonne dame, mais nous ne voulons point qu'op passe sur notre terre et qu'on piétine nos grains; il faut retourner par où vous êtes venue.» Sur ce, l'écuyer d'intervenir et d'apprendre au bonhomme à qui il en avait, l'assurant qu'il eùt été grassement indemnisé s'il lui avait été causé quelque dommage. On juge si le Normand fut penaud; tout abasourdi, il reprit, mais d'un autre ton, son «Faites excuse», en ajoutant «Je ne savais pas! la dame peut bien passer partout où il lui plaira.» L'impératrice s'amusa fort des mines du vieux Cauchois et ne lit que rire de l'aventure. Le baron Nopcsza, lui, redoutant les commentaires de la presse, craignant peut-être, si le cas se renouvelait, que Sa Majesté ne prît moins bien la chose, s'empressa d'informer le préfet de la Seine-Inférieure du petit incident, en le priant d'avertir les maires des communes avoisinant Sassetot, que l'intendant avait ordre de payer largement les dégâts dont les chevaux de la souveraine pourraient être les auteurs.

L'aimable fonctionnaire qui représentait alors à Rouen le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon n'eut rien de plus pressé que de donner satisfaction au grand maître de la cour, et lorsqu'il arrivait à l'impératrice de couper à travers champs et de détériorer; ainsi le moindre carré de terre chargée de récolte, non seulement le cultivateur était désintéressé, mais il recevait une somme supérieure à celle qu'il réclamait, bien que souvent il ne se fit pas faute de l'enfler plus que de raison.

Si, vers la fin du jour, entre chien et loup, le hasard vous eût fait rencontrer, sortant du parc de Sassetot, certain gentil cavalier, vêtu d'un complet de nuance foncée à culottes bouffantes, les jambes serrées dans des leggings de peau de daim grise, probablement vous n'eussiez pas reconnu Elizabeth d'Autriche sous son élégant travesti. La crânerie avec laquelle elle maniait son cheval, son aisance gracieuse, mais virile, n'étaient guère d'une femme; seule, une grosse natte de cheveux bruns à reflets fauves, qu'elle ne réussissait point à loger sous le feutre, trahissait son personnage et. elle en était toute marrie; car il ne lui plaisait pas d'être devinée, et lorsqu'on la croisait en costume masculin, elle vous savait gré de ne pas la saluer.

Ce n'était point, en effet, pour faire parade de sa remarquable et originale habileté que la comtesse Hohenembs montait en homme, mais par dilettantisme pur, comme pour s'offrir la jouissance de la difficulté vaincue. N'était-ce point à pareille fin que, de temps à autre, elle remplaçait par un surfaix muni d'une double fourche et d'un étrier la selle anglaise classique, si bien que le dos nu de son cheval lui tenait lieu de housse et de coussin? Peu s'en fallut, du reste, que ces jeux dangereux ne tournassent au drame, et c'est miracle si Sassetot ne fut point le théâtre de la plus épouvantable des catastrophes.

Sur le plateau du parc de chasse, dans ce quartier figurant une sorte de labyrinthe que l'on appelle le «Bosquet», on avait jadis aménagé en piste une large allée circulaire: cette piste, bien gazonnée, coupée d'obstacles, ayant été remise en état sur les ordres de l'impératrice, plusieurs fois par semaine Sa Majesté s'y exerçait à sauter la haie, le mur, le fossé, la banquette irlandaise, etc.

Certain jour, soit par inadvertance, soit pour accoutumer son cheval à aborder chacune des faces de l'obstacle, la comtesse Hohenembs prit la piste à revers ou, pour mieux dire, s'engagea dans le sens opposé à celui qu'elle avait pour habitude de suivre. Le hunter franchit sans faute une première haie, puis le fossé, mais toucha le mur et fit panache l'impératrice, par chance désarçonnée, fut projetée contre une grosse cépée de chêne qui la renvoya brutalement en raquette, et la voilà couchée à terre, inerte et sans mouvement: elle était évanouie!

Affolé, le vieil écuyer se précipite à bas de son cheval et court à l'infortunée princesse qui, les yeux clos, le visage livide, semblait privée de vie! Que faire? Il est seul, le bosquet est désert, personne à portée de voix: va-t-il enlever l'impératrice dans ses bras et tentera-t-il de franchir, chargé de son précieux, mais pesant fardeau, les 200 mètres qui séparent la piste du château? Ou bien faut-il qu'il se décide à abandonner Sa Majesté pour aller chercher du secours? C'est à ce dernier parti qu'il se résout. Tout haletant, il arrive au perron et crie au laquais qui fait antichambre: The doctor! Her Majesty is half dead! La dame d'atours de service qui, de sa fenêtre, a vu passer l'Anglais, devinant un malheur, n'a fait qu'un bond de sa chambre au vestibule: elle appelle la lectrice, prévient le baron Nopcsza, en un clin d'oeil toute la maison est sur pied! Le valet personnel de Sa Majesté, aidé de l'intendant, s'empare d'une chaise longue à défaut de brancard, et, guidés par l'écuyer, on court à l'endroit où gît la souveraine toujours en syncope. On la ranime à grand'peine et avec toutes sortes de précautions, car la souffrance lui arrache un gémissement, aussitôt qu'elle fait un mouvement; on la transporte au château. Mais le médecin qui ne paraît point! Avec sa bonne grâce accoutumée, la comtesse Hohenembs l'a autorisé à s'installer en famille aux PetitesDalles: chaque matin, il monte à Sassetot, et après s'être assuré qu'aucun membre de la colonie impériale ne réclame ses soins, il regagne son home; aussi, est-ce vainement qu'on l'a cherché dans le parc et aux alentours: enfin, une voiture dépêchée à son domicile le ramène. Grâces à Dieu, le praticien ne constate pas de fracture et laisse espérer qu'il n'existe pas de lésion interne: il ne pourra, toutefois, se prononcer sur ce point qu'après un nouvel examen, lorsque les phénomènes nerveux consécutifs à la commotion auront disparu.

Si la petite cour est bouleversée, je vous le donne à penser! la physionomie du château a pris tout d'un coup des airs funèbres; on se parle à voix basse, les visages sont mornes les sémillantes Autrichiennes, d'ordinaire rieuses et enjouées, sont devenues ténébreuses; leurs collègues, ces mondains de carrière, ennemis pour cela des choses tristes, ont la figure sombre. Sans cesse, on revient sur les audaces de l'impératrice pour les déplorer; on ne se lasse pas de disserter sur les causes de la chute, et on maudit l'écuyer qui n'en peut mais. On n'est pas non plus sans se demander si, quelque complication venant à se produire, le séjour en Normandie ne serait pas forcément prolongé; un pessimiste, ou peut-être un taquin, fin gourmand des plaisirs de Vienne, ne va-t-il pas jusqu'à parler d'un hiver à Sassetot! Oh! ce fut une soirée lugubre que celle de ce jour néfaste, chacun broyant du noir à qui mieux mieux.

Par surcroît, on était sans révélation de l'empereur: le grand maître avait sur l'heure télégraphié en chiffres à la Hofburg l'accident dont l'impératrice venait d'être victime, et il était impatient de recevoir une réponse qu'il put mettre sous les yeux de la souveraine, cette réponse n'arrivait pas!

Durant toute la nuit, le bureau de Sassetot, auquel le ministère des Télégraphes avait adjoint un employé possédant la langue allemande, resta en permanence, mais inutilement, la fatalité ayant voulu qu'à ce moment, François-Joseph fût absent de Vienne. Afin d'échapper pendant quelque vingt-quatre heures aux soucis des affaires de l'Etat, l'empereur était parti pour le Tyrol à l'improviste, et, perdu dans les montagnes, il y chassait l'isard: c'est ainsi qu'il apprit le danger couru par son auguste épouse, deux jours seulement après l'événement, alors que déjà l'état de Sa Majesté n'inspirait plus d'inquiétude à ses entours.

En effet, dès le lendemain de la terrible chute, le docteur affirmait qu'aucune suite grave n'était à redouter. Il n'avait diagnostiqué qu'une courbature douloureuse et il assurait qu'après une quinzaine de repos, Sa Majesté pourrait reprendre à peu près sa vie. Le fait est que, trois semaines durant, l'impératrice ne quitta guère son lit de repos et ce fut durant la période de convalescence de Sa Majesté que François-Joseph vint, dans le plus strict incognito, passer quelques jours à Sassetot. Le secret de cette visite fut bien gardé, car la presse n'en souffla mot, ni en France ni en Autriche. On ne devine pas très aisément, à ce propos, comment put être mis en défaut le flair de certain limier appointé par un journal de Vienne pour faire la chasse aux racontars et l'en approvisionner. Sa bredouille devient assez inexplicable si l'on sait qu'il était parvenu à nouer des intelligences avec le personnel de l'écurie, tellement que l'un des cochers parisiens, convaincu de l'avoir trop exactement renseigné sur les faits et gestes du château, fut séance tenante congédié par l'intendant. Peu importe, au surplus, le mutisme du reporter, qu'il ait été involontaire ou peut-être commandé, Sassetot n'en revendique pas moins et à bon droit l'honneur d'avoir été visité par François-Joseph, empereur et roi d'Autriche-Hongrie.

Un matin, vers la fin d'août, arrivaient au château deux étrangers qu'avait amenés de Fécamp un landau de la maison. Rien qu'à considérer l'air affairé des serviteurs, l'attitude empressée, pour ne pas dire troublée, de la suite impériale, on se rendait compte que les nouveaux venus étaient personnages de très haute marque; mais peut-être n'eût-on pas sur-le-champ deviné l'empereur, s'il ne se fût, pour ainsi dire, trahi lui-même.

Descendu seul au jardin, dans le courant de l'après-midi, l'inconnu, celui dont le grand air eût suffi à dévoiler le rang, se promène de long en large devant le château, comme attendant quelqu'un: bientôt la porte s'ouvre et l'archiduchesse Valérie se précipite en coup de vent à la rencontre du mystérieux personnage: celui-ci la soulève de terre, l'embrasse à pleins bras et le couple s'engage dans les ailées du parc : la fillette gambade, rit et gazouille tout à la fois, puis s'interrompt brusquement pour échanger une caresse avec son grand ami qu'elle tient par la main. Lui, semble tout ravi d'aise, répond gaiement aux propos de l'enfant et la regarde en heureux d'arrêter ses yeux sur l'être adoré. Impossible de s'y tromper, les câlineries de l'une sont celles d'une fille aimante, et les façons affectueusement émues de l'autre, celles d'un père tendre. Témoin par hasard de tout ce petit manège, un Sassetotais, frappé d'ailleurs de la ressemblance de l'étranger avec les portraits de François-Joseph, s'en alla droit au valet de chambre de l'impératrice:

- Eh! mais, lui dit-il à brûle-pourpoint, c'est l'empereur qui est arrivé ce matin de Fécamp?

Le bon Autrichien secoue d'abord négativement la tête, puis mettant un doigt sur sa bouche

- Chut! fit-il, Sa Majesté ne veut pas qu'on sache sa présence ici.

C'est ainsi que les soupçons du curieux se changèrent en certitude.

Durant les trois jours qu'il demeura à Sassetot, l'empereur, soit qu'il craignit d'être reconnu, soit qu'il eût besoin de repos, ne sortit de l'enceinte du parc que pour descendre aux Petites-Dalles, et sa personne n'y fut point remarquée. Sa Majesté s'éclipsa, du reste, aussi discrètement qu'elle était venue, et sauf la suite autrichienne, nul ne prit garde au départ du chef de la monarchie austro-hongroise.

Cependant, l'impératrice se remettait peu à peu; d'abord étendue sur une chaise longue, on la portait sous les arbres, et, entourée de ses dames, elle y faisait salon.

Puis, elle put risquer un tour en voiture, enfin, elle reprit ses bains de mer; mais le cheval, il n'y fallait pas songer. Par quoi remplacer ce sport, le meilleur des passe-temps au gré de Sa Majesté? Elle eut la pensée d'essayer de la mer. Un joli yacht, loué à Trouville par l'intendant, vint s'amarrer dans le port de Fécamp, et lorsque le temps était favorable, il s'en allait mouiller par le travers des Petites-Dalles, prêt à obéir aux désirs de la souveraine.

Durant le mois d'août, la mer est le plus souvent calme sur la côte normande; un orage, un grain viendra bien l'agiter, mais elle n'est pas encore irritable et couramment de méchante humeur, comme elle le sera, vienne la Toussaint. Au mois d'août, il suffit d'une nuit sereine pour que les vagues cessent de moutonner. En 1875, par une heureuse chance, la saison fut exceptionnellement plaisante; toute une série de belles journées favorisa les excursions de l'impératrice.

La comtesse Hohenembs, ayant pris goût au yatching, visita les ports et la plupart des criques fréquentées par les baigneurs qui, de Dieppe au Havre, font coin dans la falaise.

L'une de ses premières promenades eut pour but Etretat, dès ce temps plage en vogue, aussi goûtée de l'artiste pour son site grandiose et pittoresque que prisée des gens de bel air pour sa colonie joyeuse et boulevardière. A l'heure du bain, entre dix heures et midi, le monde de l'endroit se donne rendez-vous à la grève: hommes et femmes, allongés sur le galet, devisent, caillettent ou flirtent à qui mieux mieux, besognes captivantes sans doute, mais nullement incompatibles, bien au contraire, avec la poursuite de la nouvelle, de l'incident, voire même du malicieux cancan, susceptibles d'intéresser ou d'égayer une coterie. Jugez si le yacht impérial s'embossant à quelques encablures du casino dut intriguer cette belle collection de désoeuvrés!

Quel est le nabab qui vient montrer ses couleurs dans les eaux d'Etretat? Cette élégante qui, de son bateau, lorgne les grappes multicolores de merveilleuses et de farauds en espalier du bord de l'eau jusqu'aux cabines, est-ce une grande ou une petite dame? (A distance, le doute est pardonnable.) Le petit navire bat, il est vrai, pavillon tricolore, mais la flamme jaune et noire qui flotte en haut de la mâture, semble indiquer la présence bord d'une personnalité de nationalité étrangère.

Les curieux s'informent de-ci, de-là, mais sans succès: que ne s'adressent-ils à ce vieux matelot qui, le dos appuyé contre une caloge, contemple la mer en fumant tranquillement sa pipe? Il leur dirait que le yacht, il le reconnaît bien: souvent il l'a vu croiser dans la baie de Seine, Trouville est son port d'attache, il appartient à M.X***, mais aujourd'hui il ne porte pas le guidon de son propriétaire c'est le drapeau autrichien qui le remplace. Nul doute qu'il ne soit le bateau affrété par l'impératrice.

Tous ces détails, le brave marin les conte aux douaniers de garde sur le perré, et ceux-ci, plus bavards que le loup de mer, ne tardent pas à ébruiter la chose.

Entre temps, la cloche des hôtels carillonne, celles des villas font écho; c'est l'heure du déjeuner qui sonne, on s'arrache aux charmes du galet, comme à regret on tourne le dos à la mer, péniblement on escalade les mamelons de gravier roulant et bientôt la plage est à peu près déserte.

La comtesse Hohenernbs, qui ne se souciait pas d'être le point de mire de trois ou quatre cents paires d'yeux, allait peut-être bien renoncer à débarquer, mais voyant les rangées de flâneurs s'éclaircir, et ceux-ci, les uns après les autres, abandonner la grève, elle se fait mettre à terre par son canot, persuadée qu'elle va pouvoir, en vulgaire touriste, circuler dans le joli bourg.

Elle avait compté sans la vigilance du monsieur bien informé, de l'homme gazette, auquel rien ne peut échapper, que rien ne laisse indifférent. Important, parfois importun, le personnage va, vient, s'agite, bourdonne, un peu à la façon de la mouche du coche, opinant, conseillant, s'imposant à toutes les coteries que, du reste, sa faconde amuse. Bien qu'il n'ait découvert ni les fameuses Aiguilles ni la Manneporte, bien qu'il ne puisse, à aucun degré, revendiquer la gloire d'avoir inventé le Scarborough normand, quoique ne possédant même pas une de ces barques de pêche hors d'usage dont Maupassant avait su se faire, un coquet réduit, notre monsieur croirait assez volontiers qu'Etretat est sa chose, presque son empire, si déjà le gros aubergiste du lieu n'avait été sacré roi d'Etretat par Bertal, le spirituel caricaturiste; en réalité, le cher homme ne joue d'autre rôle, malgré ses prétentions diverses, que celui de reporter verbal; mais, ce rôle, il s'en acquitte avec une superbe ardeur le moindre incident, il en est informé, et toutes les circonstances, il les sait par le menu; aussi s'est-il mis en quête de renseignements et sur le yacht, et sur la qualité de ceux qui le montent; il a fait jaser les gabelous, interwievé plusieurs pêcheurs, et des indications qu'il a recueillies, il ressort que le bateau mouillé devant le casino est bel et bien celui de l'impératrice d'Autriche! La femme élégante aperçue sur le pont n'est autre que Sa Majesté, on l'a vue descendre à terre et elle se promène incognito dans la Grande-Rue.

Voilà ce que raconte à. tout venant le Moniteur plus ou moins officiel de la plage, sans même attendre qu'on l'interroge, et beaux messieurs et belles daines de s'en aller en bande à la recherche de l'impératrice. Elle est aisément reconnaissable et ne tarde point à être devinée assez indiscrètement, on la croise et on la recroise; ce manège, la comtesse Hohenembs s'en aperçoit et, visiblement, s'en agace; que le Cauchois simple et naïf la dévisage, elle y consent, mais elle n'entend point se donner en spectacle au badaud parisien. Le grand éventail qui lui sert habituellement de parasol, elle s'en fait un écran, mais il ne cache pas suffisamment sa personne aux regards importuns; abandonnant alors le centre du village, elle se dirige vers la Passée: mais, quoi qu'elle en ait, elle n'arrive point à dépister les fâcheux; de guerre lasse, un peu énervée, pour ne pas avoir à traverser la grève, elle renonce à. son yacht et se décide à regagner Sassetot en voiture par la jolie rouie qui relie Etretat à Fécamp.

A Dieppe, au Havre, à Trouville, qu'elle visita successivement, l'impératrice passa inaperçue et n'eut point à se soustraire à ces inconvénients de la grandeur que d'aucuns tiennent pour agréments et ne se privent pas de rechercher.

Quelquefois, aux excursions le long de la côte, Sa Majesté préférait une poétique rêverie en vue des Dalles. En digne princesse de sa noble maison, de temps à autre il lui plaisait, mollement bercée par les langoureuses ondulations de la vague, de s'envoler au pays des songes; mais au lieu d'un fastueux esquif tiré par un beau couple de cygnes, elle s'arrangeait de la barque du baigneur des Dalles. Celui-ci, mi-paysan, mi-matelot, balourd, pour ne pas dire incongru, vous enlevait dans ses bras l'impériale Majesté, sans même s'apercevoir qu'au coin de sa bouche son «brule-gueule». restait vissé, et la portait à son bateau. On poussait au large, et la comtesse Hohenembs, n'ayant pour toute suite que «Shadow», s'en allait, croisant pendant des heures devant les falaises entrecoupées de valleuses, qui se dressent en muraille de Saint-Pierre-en-Port à Veulettes.

Pas banal, l'équipage montant le bachot, et vraiment digne de tenter un peintre p!itosophe une impératrice-reine d'Autriche-Hongrie, un dogue et un vieux matelot: la souveraine perdue dans ses pensées, le molosse somnolant aux pieds de sa maîtresse et le brave marin fumant béatement sa pipe, sans idées peut-être, à coup sûr rien moins que troublé d'un tête-à-tête avec l'une des plus hautes majestés du monde. -

«- Eh bien, père Benoni, lui disait un jour, pour le faire jaser, un châtelain des environs, il est donc vrai que vous promenez l'impératrice dans votre bateau? Vous devez être joliment embarrassé de naviguer seul à seul avec une aussi grande dame; vous n'osez pas, pour sûr, deviser avec elle?

«- Nous croyez ça, vous! mais elle est tout plein causante, l'impératrice, et brin fière; plus souvent que nous ne bavardons point, de temps en temps, je lui dis des raisons, et puis elle m'en dit d'autres.»

Essentiellement imaginative, les splendeurs de la nature savent attirer Elizabeth d'Autriche mieux que les merveilles dues au génie de l'homme: brave jusqu'à la témérité devant le danger, ainsi que nombre de vrais vaillants, au contact du monde elle devient comme timide, et pour cela, non seulement elle ne le recherche point, mais bien plutôt elle l'évite. De même que Sa Majesté négligea de visiter Rouen et ses magnificences architecturales, de même elle ne consentit à recevoir aucune des personnes de qualité habitant les environs: il en était pourtant certaines de noble maison! Ni le prince de M... L..., le seigneur du féodal Cany, ni la duchesse de L... H..., dite «la bonne duchesse» par les gens d'Anglesqueville, ne furent admis à faire leur cour à la souveraine; pas plus que, fine fleur de l'aristocratie de la région, le marquis et la marquise de M..., les châtelains de l'artistique Baclair! et cependant l'ancestrale demeure abritait alors deux jeunes filles d'élite, vrais types de charme et de beauté, égales en mérites et en perfections, dont l'une, peu après, devait, grâce à sa supériorité personnelle plus encore qu'à ses quartiers de noblesse (les dames de la Croix étoilée font preuve, du côté paternel comme du côté maternel, de seize quartiers de noblesse) , d'être choisie comme dame d'honneur par l'impératrice elle-même.

Le cardinal de Bonnechose, du moins le bruit en courut, aurait sollicité une audience de Sa Majesté, et non sans quelque dépit, se serait heurté, lui aussi, à un inflexible veto, quant aux fonctionnaires de tout ordre et de tout rang, ils étaient, bien entendu, rigoureusement consignés. Le sous-préfet d'Yvetot, un audacieux, un jeune, trop confiant sans doute dans ses effets d'habit brodé, ne s'avisa-t-il pas que la règle commune n'était pas faite pour lui, et. voilà que, par une belle après-midi, il débarque en grand uniforme, manifestement préparé à paraître devant la souveraine!

Le pimpant mandarin de l'arrondissement d'Yvetot époussète ses chamarrures et tout en enfilant ses gants d'ordonnance, se dirige, important et satisfait, vers la principale grille du parc.

Le portier, ancien militaire que le galon impressionne, s'est aussitôt avancé, chapeau bas, à la rencontre de M. le sous-préfet, et sur sa demande, le conduit auprès du majordome.

Le factotum de la cour autrichienne, aussitôt qu'il est informé de l'objet de sa démarche, représente au fonctionnaire de la République les ordres formels de Sa Majesté, cherchant à lui faire entendre que toute insistance sera vaine; néanmoins, afin de mettre sa responsabilité à couvert, il accompagne le solliciteur chez le baron Nopcsza.

M. le sous-préfet a, cela va sans dire, amoureusement élaboré le petit discours qu'il se propose de débiter à l'impératrice; au risque de se répéter, il en sert quelques bribes au grand maître: «Modeste, mais zélé représentant du gouvernement du maréchal, il a cru de son devoir de venir saluer l'auguste Majesté qui a daigné choisir comme lieu de repos ce coin de l'arrondissement dont l'administration lui est confiée», etc., etc.

Le baron Nopcsza écoute, avec l'impeccable courtoisie du parfait gentilhomme, l'éloquente adresse, mais se déclare impuissant à lever une consigne qu'il affirme inviolable. «Sa Majesté saura apprécier le gracieux empressement de M. le sous-préfet, et ne manquera certes pas d'être sensible aux compliments du magistrat distingué auquel incombe la direction politique de la région. Mais la comtesse Hohenernbs tient essentiellement à son incognito, c'est pour s'en assurer plus étroitement le privilège et pour échapper à toute obligation officielle qu'elle a préféré Sassetot aux élégantes stations balnéaires du littoral; elle est même jalouse à ce point du respect de sa solitude, qu'elle a donné ordre d'interdire l'entrée du parc à quiconque n'est pas de la maison; il ne peut être fait droit au désir exprimé par M. le sous-préfet», etc., etc.

Celui-ci se retire tout ruisselant d'eau bénite de cour et si flatté des raffinements de politesse et d'égards du baron, qu'il est presque consolé de son insuccès. Le majordome l'attend dans l'antichambre pour lui faire honneur, va l'escorter jusqu'à la porte du parc, mais à peine sont-ils hors du château, que l'impératrice apparaît au tournant d'une allée, à tout prix, il faut éviter que la souveraine surprenne la belle tunique aux passementeries d'argent, il y va pour l'intendant dune verte semonce, sinon de pis encore: au diable la dignité du sous-préfet! Qu'il entre dans le fourré et se dissimule derrière une cépée!! Le. personnage galonné, passablement troublé lui-même, se glisse sous bois sans barguigner, et la souveraine, qu'il rêvait tout à l'heure de saluer en termes pompeux, dont il espérait en retour au moins un mot aimable, il doit se contenter de la regarder passer, tapi dans un buisson, non pas précisément en malfaiteur, mais, sans conteste, en vulgaire indiscret.

Cependant, la saison avance, les jours raccourcissent; en même temps que l'atmosphère, la mer se refroidit, la pleine eau perd de son agrément et de sa vertu; Sassetot et la campagne cauchoise ont épuisé toute leur réserve de charme, les arbres du parc deviennent sévères, aux fleurs ont succédé les fruits, les champs ont dépouillé leur chatoyante parure d'été plus de tapis de velours écarlate, plus de tenture jaune d'or, plus de décor bleu d'azur; le trèfle est fauché, le colza scié, le lin arraché; la terre apparaît revêtue de sa livrée d'automne, mi-grise, mi-verte; chaque jour la nature s'assombrit et le paysage se ternit, les hirondelles préludent à leurs adieux, et, comme nos gentils hôtes d'été, Sa Majesté se prépare à quitter le toit que sa présence pare et ennoblit depuis bientôt trois mois. Son départ est fixé au 27 septembre. Ce jour-là, vers les dix heures du matin, le vénérable curé et l'excellent maire de Sassetot sont réunis dans le salon du château avant de monter en voiture, l'impératrice a voulu les remercier des attentions dont sa personne a été l'objet, et elle daigne en même temps les assurer du bon souvenir qu'elle emporte de son séjour en pays de Caux.

Fidèles organes de la population, ses deux interprètes, en mettant aux pieds de la souveraine les respectueux hommages de tous, osent la prier d'agréer leurs souhaits d'heureux retour en Autriche, et lui disent en même temps les sentiments de vive reconnaissance des habitants de la région: la générosité de la comtesse Hohenembs s'est en effet manifestée sous maintes formes diverses, et les gens de Sassetot n'ont pas seuls profité de sa munificence.

Aux Grandes-Dalles, un incendie détruit la chaumière d'une famille de marins; dès le lendemain, l'impératrice va visiter les pauvres ruines et donne l'ordre qu'une somme de 500 francs soit remise au brave capitaine des pompiers de Sassetot, pour être répartie entre les victimes du sinistre et ceux qui les ont vaillamment secourus.

La vague, cet infatigable bélier dont les coups sont, à la longue, irrésistibles a démoli l'épi qui protégeait la grève des Petites-Dalles; Sa Majesté concourt largement aux frais de sa reconstruction. La comtesse Hohenembs ne peut honorer de sa présence la réunion des courses de Fécamp, ni assister aux régates; elle n'en donne pas moins, à ces deux associations sportives, une marque princière de sa bienveillance et leur fait verser à chacun 500 francs.

En guise de carte P. P. C., elle a envoyé 1000 francs au curé de Sassetot et pareille somme au maire de la commune. Ses charités se sont étendues à Saint-Martin-aux-Buneaux, à d'autres communes encore, et certainement aussi à bon nombre de nécessiteux dont les noms sont restés ignorés du public.

Les fonctionnaires, les agents des compagnies de chemins de fer, les uns, parce qu'ils avaient, de façon ou d'autre, contribué à l'agrément de sa villégiature, les autres, pour avoir facilité les voyages de Sa Majesté, furent gratifiés, qui de plaques, qui de croix. Au préfet de la Seine-Inférieure, l'empereur conféra le grand cordon de l'ordre François-Joseph, au maire de Sassetot, à son adjoint, au maire de Fécamp, la croix de chevalier de ce même ordre; pareille distinction fut octroyée aux chefs de gare de Fécamp, de Beuzeville et à plusieurs autres individualités.

Quant aux particuliers qui, sous une forme quelconque, avaient eu l'occasion de rendre soit à Sa Majesté, soit à ses entours, le moindre bon office, ils ne furent point oubliés. C'est ainsi que l'impératrice voulut que le père Benoni, le baigneur des Dalles, héritât de sa belle cabine-chalet. Un photographe de Fécamp, qui avait fait offrir à Sa Majesté une série de vues de Sassetot et des environs, reçut une superbe bague enrichie de diamants. Des bijoux de valeur récompensèrent certains intermédiaires qui avaient aidé à l'installation impériale; à toute personne, enfin, se réclamant d'un acte d'obligeance, pour minime qu'il fût, envers le monde de la cour, échut quelque précieux souvenir.

Entre temps, le landau impérial survient et s'arrête au perron; la suite, groupée dans le vestibule, attend non sans impatience le moment du départ; l'horloge de l'église sonne dix heures et le cortège prend la route de Fécamp. La foule, massée autour de la gare, se découvre aussitôt qu'apparaît Sa Majesté: les autorités de la ville la saluent à sa descente de voiture, et le maire l'accompagne à son wagon; la gracieuse souveraine remercie le chef de la municipalité de ses obligeances personnelles et de l'attitude correcte et sympathique de la population; un coup de sifflet retentit, et l'hôte auguste du pays cauchois dit adieu aux bords de la Manche.

L'inspecteur général des chemins de fer austro-hongrois, chevalier de Klaudy, surveillait la conduite du train, et le trajet de Fécamp à Paris s'effectua sans encombre, mais il donna lieu à un petit incident dont le maréchal de Mac-Mahon fut le héros légèrement désappointé.

L'illustre soldat, alors Président de la République, assistait aux grandes manoeuvres, qui, cette année-là, s'exécutaient dans le département de l'Eure; sachant que la machine remorquant les voitures autrichiennes serait changée à Vernon, le chef de l'Etat s'était promis de profiter de quelques minutes d'arrêt pour offrir à Sa Majesté un témoignage de sa haute déférence et lui apporter ses voeux de bon voyage; malheureusement, ce projet n'ayant germé dans son esprit que la veille, le baron Nopcsza n'en avait pas été informé et il s'ensuivit que cet aimable dessin ne se réalisa point.

Le maréchal, en grande tenue, attendait sur le quai de la gare l'arrivée du train impérial, aussitôt qu'il eut stoppé, un des aides de camp se fit conduire auprès du grand maître et lui exposa le désir du Président de la République. Pris sans vert, celui-ci ne pouvait, bien entendu, adhérer de plano, à la demande qui lui était faite; il lui fallait obtenir au préalable l'agrément de Sa Majesté: or, la souveraine, soit qu'elle ne fût point d'humeur à écouter un compliment forcément banal, dût-il lui être adressé par le plus vaillant, sinon le plus éloquent des preux, soit qu'elle fût simplement lasse de la route, fit répondre qu'elle reposait. Les stores du salon occupé par l'impératrice, soigneusement baissés dès que le groupe d'uniformes avait été en vue, pouvait donner créance aux motifs de refus allégués par la dame d'atours. Les épilogueurs n'en tinrent pas moins pour une défaite la sieste de la comtesse Hohenembs et d'aucuns se permirent de railler. Quoi qu'il en soit, le grand maître s'empressait d'aller au maréchal, l'assurant que Sa Majesté lui saurait un gré infini d'une démarche aussi éminemment courtoise, l'en remerciait en habile et fin diplomate, et non sans hâte, regagnait sa voiture. Immédiatement, le train impérial démarrait, courant vers Paris, et le vieil homme de guerre, demeuré sur la chaussée, le regardait filer, gardant la solennelle attitude du général en chef devant lequel passent les régiments, un jour de grande revue, tant soit peu marri tout de même, in petto, d'une déconvenue qu'il ne prévoyait point.

Descendue à l'hôtel Bristol suivant son habitude, Elizabeth d'Autriche, après une demi-semaine consacrée au «shopping» obligatoire, à quelques visites, à la ponctuelle exécution du programme qui s'impose à toute Majesté de passage à Paris, s'en retournait à Gdll.

 

Depuis 1875, bien des événements lugubres ou joyeux se sont succédé à Sassetot comme à la Hofburg. Ceux-ci, suivant une loi providentielle, plus nombreux que ceux-là, et de même plus marquants, la douleur grave son empreinte plus profondément que la joie, une mort n'est-elle pas autrement troublante qu'une naissance! A Sassetot, beaucoup s'en sont allés de ceux qui avaient approché ou admiré de loin l'impératrice; disparut le vieux curé de la paroisse et le digne maire de la commune; envolée là-haut la bambine contemporaine de l'accueillante archiduchesse Valérie, et combien d'autres!

La Hofburg n'a pas été mieux traitée!

Il n'est plus, le baron Nopcsza, le grand maître de la cour; il n'est plus le chevaleresque Rodolphe, dont la mort, comme un formidable coup de foudre, terrifia la monarchie et secoua le monde entier; il est parti ce prince charmant, ce sentimental aimant, ce fils tendre, ce frère affectueux qui télégraphiait de Scboenbrunn si gentiment à sa soeur le jour de sa fête, le 7 septembre 1875:

 

«Meine herzlichsten Glueckwuensche zu deinem Mamenstage. Gott segne und beschuetze dich. Mama kuesze ich die Haende. RUDOLF.»

(Mes compliments du fond du cour pour ta fête. Dieu te protège et te bénisse. Je baise les mains à maman. Rodolphe).

 

Pour tromper sa douleur, pour respirer un air qui ne soit point saturé de sa tristesse et de ses amertumes, Elizabeth d'Autriche est souvent par voies et par chemins, campant tantôt en Grèce, tantôt en Algérie, hier à Biarritz, aujourd'hui au Cap Martin, mais, depuis 1875, Sassetot ne l'a pas revue. Son souvenir, après ces vingt années, y demeure néanmoins toujours vivant et son nom vénéré; partout on la suit; où qu'elle aille, la respectueuse sympathie des gens de Sassetot l'accompagne, et si jamais ces pages tombent sous les veux de l'auguste souveraine, elles lui diront les traces aimables qu'a gravées, en caractères ineflaçables dans le coeur des Cauchois., la présence au milieu d'eux de la comtesse Hohenembs.

Elle est si profonde, cette empreinte, et la villégiature impériale a si bien fait époque dans notre région que, pour désigner l'année 1875, on dit communément encore de nos jours: «C'était l'année de l'impératrice.»

 

Alb. PERQUER.

 

Château de Sassetot-le-Mauconduit, 31 janvier 1897.

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